Quartier des Curiosités

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Inherent Vice : Des vices à découvrir

Publié par Airone sur 28 Juillet 2015, 16:55pm

Catégories : #Cinéma

Sous ces lueurs angéliques et enfumées, ce trip psychédélique en suspens, égarant ses âmes subversives, met l’amour à l’épreuve du temps.

Sous ces lueurs angéliques et enfumées, ce trip psychédélique en suspens, égarant ses âmes subversives, met l’amour à l’épreuve du temps.

Inherent Vice, c’est d’abord l’histoire d’une époque et d’un lieu, retranscrite à travers les yeux virtuoses quoique peu vertueux de Paul Thomas Anderson, dont le talent n’était plus à prouver, en témoigne le surnom acronymique qu’a fini par lui attribuer son public, devenu fidèle : PTA. En effet, le réalisateur américain est de ces cinéastes qui font osciller leur œuvre entre les projecteurs hollywoodiens et les lumières épurées du cinéma indépendant. Il est aussi l’un de ceux que l’on peut qualifier d’auteur, ayant jusqu’alors signé l’intégralité des scénarios de ses films en même temps qu’il les réalisait, et comptant parmi lesdits films des œuvres aussi diverses que belles et amples. Il a ainsi dépeint le milieu du porno durant les eighties sur plus de 2h30 scorsesiennes avec Boogie Nights, proposé une fresque existentielle aux confins du hasard dans Magnolia, décrit les déboires burlesques d’un loser amoureux dans Punch Drunk Love, retranscrit la déshérence humaine dans l’installation du capitalisme sur les terres de l’Ouest avec There Will Be Blood, ou encore pénétré les âmes névrosées de deux hommes perdus dans l’après-guerre à travers The Master, où Joaquin Phoenix, déjà, affrontait un Philip Seymour Hoffmann campant son dernier grand rôle en un personnage inspiré de Ron Hubbard, créateur de la Scientologie.

 

 

Il va donc sans dire qu’on ne pouvait qu’attendre beaucoup de choses d’Inherent Vice, adapté du roman éponyme de Thomas Pynchon, auteur américain qui se refuse à toute apparition publique et dont la rumeur veut qu’il figure anonymement dans le film. L’intrigue décousue n’est autre qu’une enquête menée par un détective privé du nom de Larry Sportello (surnommé Doc) à la demande de son ancienne petite amie, Shasta, réapparue le temps d’un soir pour le prévenir d’obscures manipulations à l’égard d’un homme dont elle est éprise, Mickey Woolfman, celui-ci se trouvant être un promoteur immobilier milliardaire qui enchaîne les projets sur la côte de la Cité des Anges et dont l’une des particularités notables d’être un Juif s’étant approprié les services de la Fraternité Aryenne locale. Le problème étant que, pour ce qui est de Doc, sa caractéristique notable est plutôt une consommation de drogue dont l’ampleur n’a d’égale que celle des trips qui en découlent à peu près continûment. Conséquemment à cela, viendront s’entremêler dans cette enquête un policier réactionnaire du nom de Bigfoot qui a fait des hippies ses boucs-émissaires, un syndicat dentaire lié à un Cartel indonésien, ou encore un mystérieux hôpital psychiatrique lobotomisant ses patients à coups d’assertions filmiques anti-communistes.

Inherent Vice : Des vices à découvrir

Au cœur de cette histoire déjantée, les personnages, forcément, ne sont pas moins délurés. Doc Sportello d’abord, est donc un hippie, originellement plus ou moins docteur et actuellement plus ou moins détective. Mais il est avant tout, à la manière du Dude dans le fameux Big Lebowski des frères Coen (l’acide remplaçant le White Russian), un fainéant acharné, précipité contre son gré, ou en tout cas au gré des autres, dans une intrigue dont il ne connaît ni les tenants, ni les aboutissants. C’est d’ailleurs à travers son regard médusé que ce trip nous est conté, au gré cette fois-ci de ses humeurs qui sont fonctions de sa consommation de substances hallucinogènes, comme le prouvent ces nombreuses fois où il ne parvient pas à définir, et nous avec lui, si les événements qu’il observe et les dires relatifs à l’enquête qu’il entend incessamment ne sont que les visions d’un hippie décadent ou si ce sont bien des faits imbriqués qui lui sont exposés. Bigfoot (Josh Brolin), quant à lui, est un policier endurci par la mort de son mystérieux binôme, qui arrondit ses fins de mois en jouant dans des séries policières locales et qui se veut le symbole d’une Amérique traditionaliste et réactionnaire, qui ne lésine pas sur les méthodes répressives et ne se complait pas dans les compromis face à ses contestataires parasites. Wolfmann, de son côté, est le stéréotype du patron américain qui n’en a que faire de la morale lorsqu’il s’agit de se construire un empire. Il y a aussi Penny, petite amie de Doc et procureur au parquet de Los Angeles, dont il semble aussi épris qu’elle paraît fiable et constante, n’hésitant pas à le livrer au FBI durant l’un de leurs rendez-vous, mais lui permettant également d’accéder à des données confidentielles. Enfin, il y a cet avocat maritime campé par Benicio Del Toro, qui file au secours de Doc lorsqu’il est ennuyé par ce cher Bigfoot, et lui donne des informations, espérant obtenir en guise de contrepartie les services d’un confident en la personne de notre hippie détective. L’énumération pourrait encore durer tant ce film regorge de personnages divers et délurés (c’est aussi en cela qu’il peut parfois être difficile de le suivre, et facile de se perdre dans ses méandres scénaristiques), mais il sera plus pertinent de nous en abstenir.

 

 

Assurément, le fait est que, comme dans le roman de Pynchon, dont le film est d’ailleurs une adaptation assez fidèle quoiqu’il ne se soit pas épargné la nécessité de quelques ellipses (l’intrigue mène Doc jusqu’à Las Vegas dans le livre, dont la narration est peut-être encore plus ardue et décousue que celle du film, et dont l’atmosphère est sans doute tout aussi planante), le but est aussi obscur que le chemin, alambiqué. Et si l’on prend plaisir à s’égarer dans ces volutes de fumée, c’est finalement avant tout parce qu’elles nous plongent dans l’atmosphère onirique d’une époque en suspens où les luttes, elles aussi, partent en fumées. Cette époque, c’est celle de la fin des années 60 et du début des années 70. Celle aussi d’un pays balancé entre des idéaux progressistes et libertaires et un Etat raffermi, embourbé dans la guerre du Vietnam et dans les perspectives sécuritaires de l’administration Nixon, que le film décrit à travers une police très encline à surveiller les groupes qu’elle juge dissidents. Celle enfin d’une société qui se trouve à la veille d’un tournant néo-libéral dont on prendra la mesure durant l’ère reaganienne, tournant qu’on voit d’ailleurs se profiler avec ces libéralisations à tout-va que le film décrit et l’émergence d’un Internet qui prend ici le nom d’Arpanet. Ce tournant, également, n’ira pas sans récupérer et corrompre les idéaux libertaires pour en tirer des idées libérales, comme s’en fait le montre de manière assez crue cette risible scène dans laquelle Bigfoot, désabusé, dévore la marijuana d’un Doc décontenancé, comme si les perspectives du mouvement soixante-huitard avaient été ingérées et réinterprétées de la mauvaise manière par le monde libéral qui s’esquisse alors. Ce n’est donc que de la fin d’une époque que traite Inherent Vice, mais aussi du début d’une autre.

Inherent Vice : Des vices à découvrir
Inherent Vice : Des vices à découvrir

En résulte un monde guidé par son vice ultime qu’est l’argent : c’est notamment l’argent qui pousse Wolfmann à disparaître pour précipiter sa succession sous la manipulation de sa femme et de l’amant de celle-ci, c’est également l’argent qui guide ce syndicat de dentistes vers l’illégalité, et c’est enfin l’argent qui a mené à la transformation urbaine que connut alors Los Angeles. Tous ces éléments font de ce film une satire désenchantée quant aux rêves hippies, venus s’échouer à Zabriskie Point (il peut d’ailleurs faire écho au film d’Antonioni), démontrant que, de ce renouveau spirituel, ne naîtra pas le renouveau social attendu, mais triompheront les forces qui, déjà, se faisaient les chantres de l’ordre établi. C’est peut-être OSS 117, qui, finalement, aura eu raison de ces « utopistes », en clamant devant ces hippies brésiliens : « changer le monde? d’accord, mais le monde, il ne vous attend pas. »

 

De ce monde, finalement, seul Doc semble parvenir à s’extraire, puisqu’il se laisse porter dans cette enquête sous l’influence de Shasta et dans l’unique et vain espoir de retrouver celle-ci et de renouer un amour perdu. En ce sens, PTA est parvenu à empreindre son film d’une mélancolie amoureuse bien plus forte que celle que laisse transparaître l’ouvrage originel. Shasta est en quelque sorte le port d’attache de Doc, c’est au moment de sa première apparition après des années d’absence qu’on se trouve plongé dans l’intrigue en même temps que Doc est poussé à l’action. C’est lorsqu’elle revient d’un mystérieux voyage, au milieu du film, que les choses se précipitent à nouveau et que cette même intrigue se dénoue rapidement. C’est également à travers les réminiscences de leur relation que Doc parvient à trouver le réconfort. Un magnifique flashback en travelling porté par le son envoûtant de Journey through the past de Neil Young les montre ainsi courant sous la pluie comme après leur destin, savourant l’instant au détour d’un abri comme si le temps était suspendu aux lèvres de leur amour, le montage montrant dans la scène suivante une tour à la forme suggestive (qui est en fait celle de ce fameux syndicat dentaire) en lieu et place de cet endroit, comme pour renforcer cette idée que les rêves des uns ont été salis par les réalités des autres. C’est enfin à côté (mais jamais ensemble, comme ils se plaisent chaque fois à le préciser, par peur de se figer dans les conventions sociales) que Shasta et Doc termineront ce trip, la caméra de PTA captant le regard vague de Phoenix tel celui d’un homme égaré, n’ayant ni passé, ni avenir.

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Du reste, ce personnage fait écho à celui que joue le même Joaquin Phoenix dans The Master, en ce sens qu'il est comme déphasé par rapport au monde qui l'entoure, et ne maîtrise plus grand-chose dans sa propre vie, et surtout pas l'amour, dont il cherche à dépasser ici la forme couple, comme il essayait de s'en détacher totalement dans le précédent film de PTA. Ainsi, Joaquin Phoenix confirme, en jouant ce personnage qui n'a de cesse de renaître de ses cendres, et après ses rôles dans We own the night, Her ou The Master, qu'il figure sans nul doute parmi les meilleurs acteurs de sa génération.

A travers ce film, se confirme également, s'il en était besoin, la maîtrise scénaristique ainsi que la virtuosité formelle de Paul Thomas Anderson. Laissant habilement une amie de Doc (qui apparaît plusieurs fois dans le film, s'en faisant la proche conseillère) conter cette histoire de sa voix aussi envoûtée qu'envoûtante, il trouve en elle un subtil fil conducteur qui fait de cette trame invraisemblable un monument de narration d'une épaisseur incroyable et aux multiples interprétations. Il ressort d'ailleurs d'Inherent Vice que le réalisateur, contrairement à ce qui aurait pu semble être le cas dans ses précédentes œuvres, ne se complait plus dans un étalage formet parfois sûr de lui et engoncé dans ses propres influences, mais est parvenu à conjuguer la forme et le fond de telle sorte que les deux se trouvent en harmonie, cette caméré enfumée usant de plans-séquences allant de pair avec ces âmes dans une époque trouble, au cœur d'un récit opaque.

Ainsi cette relecture du Grand Sommeil de Hawks offre-t-elle l'occasion pour PTA de substituer une fable charnelle quoique désenchantée aux diagnostics bureaucratiques et désincarnés que nous proposent bien des cinéastes états-uniens. Il ne tient donc qu'à vous d'aller le vérifier !

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